« À mon tour de poser une équation : colonisation = chosification. »
Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1955
Mardi 8 novembre, Jean-Claude Berruti1 et Thierry Fabre ont présenté au Théâtre des salins, dans le cadre des Rencontres d’Averroès, le film documentaire Les enfants d’Arna2, réalisé par Juliano Mer-Khamis et Danniel Danniel.
« Les deux piliers de notre projet sont le savoir et la liberté. Ce ne sont pas de simples mots, ce sont des valeurs fondamentales. Pas de liberté sans savoir, pas de paix sans liberté ! La liberté et la paix sont indissociables ! Indissociables3! », sont les mots d’Arna Mer, militante engagée, femme énergique et déterminée qui s’oppose à toute forme d’oppression. Elle reçoit en 1993 le prix Nobel alternatif4 (Right Livelihood Award) pour son action associative Care and Learning. Fondée en 1988 suite à la fermeture de structures éducatives palestiniennes par les autorités militaires israéliennes (de 1988 à 2000) au début de la première Intifada5, l’association agit pour la défense des enfants palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, pour le droit à l’éducation et contre la violence administrative, et crée plusieurs Maisons des enfants. Le théâtre, construit avec l’argent du prix dans le camp de réfugiés de Jénine, devient un outil pour exhorter les enfants à libérer leurs peurs et leur colère à travers des activités créatives (démarche constructive qui contraste avec l’annihilation des environnements matériel et affectif de ces enfants) ; « Quand on est en colère, il faut se défouler6 », leur explique Arna.
Animés par l’acteur Juliano Mer-Khamis – fils d’Arna Mer, Juive et de Saliba Khamis, Palestinien –, les ateliers sont un espace de vie et de dignité pour des enfants dont le regard et les perspectives d’avenir butent contre un horizon de murs et de blindés. La relation de confiance et d’amitié qui lie Arna, Juliano et les enfants de Jénine, s’établit dans l’action, autour d’une œuvre commune ; extrait7 :
« Ashraf - Je te prenais pour un espion de l’armée d’occupation et puis, tu as commencé à nous apprendre des choses. Et nous, on a appris à mieux te connaître.
Juliano - Vous pensiez ça de moi, espèces de… [Rires] C’est vraiment trop !
Un autre enfant – On pensait ça de toi, puis on a compris que tu étais avec nous, pas contre nous.
Juliano – Pourquoi vous doutiez de moi ?
Youssef – Je me disais que les arabes eux-mêmes n’avaient jamais essayé de nous aider. Alors, comment des Juifs, des ennemis des Arabes, pouvaient faire ça pour nous ? J’étais étonné, je t’assure. Mais quand j’ai compris comment vous étiez, j’ai aimé Arna comme ma mère. J’exagère pas. Et toi, tu es comme mon frère ou comme mon père.»
Plusieurs années après l’arrêt forcé des ateliers (Jénine ne sera pas accessible), Juliano retourne sur les traces de ces enfants. Youssef est mort – en kamikaze ou martyre, selon – dans un attentat suicide qui a fait quatre morts et des dizaines de blessés. Lors de la Seconde Intifada8, Ashraf prend la tête d’un groupe dans la bataille de Jénine. Ala, dont on fait la connaissance enfant sur les ruines de sa maison fraîchement détruite par l’armée israélienne, devient le chef des brigades d’Al-Aqsa de Jénine…
Plongés au cœur d’une réalité qui se révèle au mieux complexe, au pire inextricable, nous sommes amenés à nous asseoir sur nos certitudes, à reconsidérer nos interrogations. Comment exiger d’un peuple opprimé, humilié et privé de l’essentiel, calme et tempérance ? Comprendre le processus qui mène à la violence signifie-t-il pour autant accepter celle-ci voire l’excuser ? La résistance à tout dispositif d’oppression n’est-elle pas essentielle à l’homme s’il veut être sujet et le demeurer ? Quelles formes peut prendre la résistance en dehors du champ de la violence ?
La liberté ou la peur ? Posée par les Rencontres d’Averroès, cette question trouve une réponse dans le bouleversant documentaire Les enfants d’Arna, co-réalisé par Juliano Mer-Khamis, assassiné en 2011 à Jénine devant le Théâtre de la Liberté qu’il avait créé en 2006. Un assassinat qui rappelle combien la liberté et donc la paix – « indissociables » – sont vécues comme une menace par les fondamentalistes de tous bords.
Chloé H.
- Marseille Face b.(is) ne peut que vous encourager à assister à la prochaine diffusion de ce documentaire :
Dimanche 13 Novembre à 18 H, La Ciotat, Cinéma Lumière.
- À voir sur le sujet Israël et Palestine : Jaffa, La mécanique de l’orange, Eyal Sivan, 2009.
NOTES :
1 Jean-Claude Berruti est metteur en scène. Il a dirigé la Comédie de Saint-Étienne (avec François Rancillac, puis seul) – Centre Dramatique National - et son école pendant neufs ans. Il est président de la Convention Théâtrale Européenne depuis novembre 2005. Jean-Claude Berruti est actuellement artiste associé au Théâtre des salins, scène nationale de Martigues.
2 La date de réalisation varie selon les sources : 2003, 2004 et 2005.
3 Juliano Mer-Khamis et Danniel Danniel, Les enfants d’Arna.
4 Extrait du discours qu’Arna prononce en Suède à l’occasion de la remise du prix : « It is in the name of all these children that I have come here, to speak to you in a language of life, in a language of hope. »
5 La première Intifada débute le 9 décembre 1987.
6 Juliano Mer-Khamis et Danniel Danniel, Les enfants d’Arna.
7 Ibid.
8 La Seconde Intifada ou Intifada Al-Aqsa débute en septembre 2000.





